turbulencias

Maurizio Lazzarato

 

 

Textos aquí: "Tradición cultural europea y nuevas formas de producción y transmisión del saber"
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Además, si pasamos sobre estas dificultades insuperables, no encontramos nada que responder a esta última cuestión: ¿cómo

Puis, si l'on passe sur ces difficultés insurmontables, on ne trouve rien à
répondre à cette dernière question : comment, ayant résolu d'évoluer, de biaiser
pour atteindre son but ou ses buts, cette substance unique a-t-elle pu
vouloir ceci pour cela et en même temps cela pour ceci, autrement dit neutraliser
ses volitions les unes par les autres, ce qui revient à n'avoir pas de
volonté du tout, et ce qui, par suite, nous le répétons, rend sa différenciation
incompréhensible ?


Au contraire, dans l'hypothèse des monades, tout coule de source. Chacune
d'elles tire le monde à soi, ce qui est se mieux saisir elle-même. Elles font
bien partie les unes des autres, mais elles peuvent s'appartenir plus ou moins,
et chacune d'elles aspire au plus haut degré de possession ; de là leur concentration
graduelle ; en outre elles peuvent s'appartenir de mille manières différentes,
et chacune d'elles aspire à connaître de nouvelles manières de s'approprier
ses pareilles. De là leurs transformations. C'est pour conquérir qu'elles se
transforment ; mais, comme elles ne se soumettent jamais à l'une d'entre elles
que par intérêt, le rêve ambitieux d'aucune d'elles ne s'accomplit en entier, et
les monades vassales emploient la monade suzeraine pendant que celles-ci les
utilise.

Le caractère bizarre et grimaçant de la réalité, visiblement déchirée de
guerres intestines suivies de boiteuses transactions, suppose la multiplicité des
agents du monde. Leur multiplicité atteste leur diversité, qui peut seule lui
donner une raison d'être. Nés divers, ils tendent à se diversifier, c'est leur
nature qui l'exige ; d'autre part, leur diversité tient à ce qu'ils sont, non des
unités, mais des totalités spéciales.

Il me semble aussi qu'on rendrait compte de bien des énigmes indéchiffrables
en imaginant que la spécialité de chacun des éléments, véritable milieu
universel, est d'être non seulement une totalité, mais une virtualité d'un certain
genre, et d'incarner en lui une idée cosmique toujours appelée, mais rarement
destinée, à se réaliser effectivement. Ce serait en quelque sorte loger les idées
de Platon dans les atomes d'Épicure, ou plutôt d'Empédocle, puisque, à en
croire Zeller, ce dernier philosophe professait, paraît-il, comme Leibniz, la
diversité élémentaire. Il est bon, à l'occasion, de pouvoir s'abriter derrière
quelque ancêtre grec.

Deux points sont évidemment défectueux dans les théories transformistes
qui ont cours. En conflit avec la force qui tend à conserver les types vivants,
elles imaginent une force diversifiante, qu'elles ne savent où placer. En
général elles la dispersent au dehors, dans les accidents de climat, de milieu,
d'alimentation, de croisement, et refusent de reconnaître au sein des organismes
une cause interne de diversité. En second lieu, soit projetées du dedans,
soit provoquées par l'extérieur, les variations spécifiques, les facteurs du
système darwinien, sont des divergences sans but, des rébellions sans programme,
des fantaisies désordonnées. Ne voyons-nous pas cependant, sous un
gouvernement assis et d'un type, net, la stérilité essentielle, la mutuelle neutralisation
des oppositions que n'enflamme aucun idéal politique propre, aucun
rêve de palingénésie sociale ? On ne conçoit ni le triomphe de telles folies
dans un corps vivant, ni leur emploi possible ; et leurs durées elles-mêmes,
supposées élevées à leur maximum admissible astronomiquement, sont
insuffisantes pour rendre le moins du monde probable l'accord fortuit, en un
nouvel équilibre vital, de ces ruptures d'équilibre, la fabrication d'un ordre
nouveau avec ces désordres accumulés. Mais, dans notre hypothèse, la force
diversifiante des types, aussi bien que leur force conservatrice, a un appui
saisissable, intérieur à l'organisme, et elle a un sens. Il faut voir dans toute
modification spontanée, même la plus fugace, d'une espèce vivante, la visée
d'une autre espèce, qu'elle atteindrait à la condition de s'exagérer suffisamment.
Parmi les variations, en effet, gardons-nous de confondre celles qui sont
produites accidentellement, du dehors, par caprice, et celles qui sont dues à la
lutte établie, au sein de chaque organisme ou de chaque état, entre l'idéal
triomphant qui le constitue, et les idéaux comprimés, étouffés, aspirant à éclore,
qui regimbent sous son joug. Les premières sont le plus souvent neutralisées,
les secondes seules d'ordinaire portent leur fruit. Tous les historiens,
sciemment ou à leur insu, font cette distinction. À côté de gros faits qu'ils
racontent souvent pour l'acquit de leur conscience, ils mettent en relief avec
un soin spécial les moindres réformes, les moindres discussions à peine
aperçues des contemporains, qui attestent l'apparition de nouvelles idées religieuses
ou politiques. Par exemple, les lents empiétements de la puissance
royale sur la féodalité, les tiraillements des parlements et des rois, des communes
et des seigneurs. Tel acte obscur de Philippe le Bel, où se marque une
orientation nette vers la lointaine centralisation administrative de la France
actuelle, a plus de prix pour son historien que l'affaire des templiers. Une
constitution sociale a beau être mauvaise, elle dure jusqu'à ce qu'une autre soit
conçue. Un système philosophique régnant a beau être faux, il se maintient
malgré les critiques jusqu'au jour où une théorie nouvelle vient le détrôner.

VIII
Retour à la table des matières
Puisque l'être c'est l'avoir, il s'ensuit que toute chose doit être avide. Or,
s'il y a un fait qui aurait dû frapper tous les yeux, c'est bien l'avidité, l'ambition
immense qui d'un bout du monde à l'autre, de l'atome vibrant ou de l'animalcule
prolifique au roi conquérant, remplit et meut tous les êtres. Toute possibilité
tend à se réaliser, toute réalité tend à s'universaliser. Toute possibilité
tend à se réaliser, à se caractériser nettement : de là ce débordement de variations
par-dessus et à travers tous les thèmes vivants physiques et sociaux.
Toute réalité, tout caractère une fois formé tend à s'universaliser. Voilà pourquoi
la lumière et la chaleur rayonnent et l'électricité se propage avec la
rapidité que l'on sait, et la moindre vibration atomique aspire à remplir d'elle
seule l'éther infini, proie que toutes les autres lui disputent. Voilà pourquoi
toute espèce, toute race vivante à peine formée, se multipliant suivant une
progression géométrique, couvrirait bientôt le globe entier, si elle ne se heurtait
aux fécondités concurrentes, et non seulement les espèces et les races,
mais les moindres particularités un peu nettes, mais les maladies même de
chacune d'elles, ce qui exclut l'explication téléologique de la fécondité faussement
considérée comme moyen en vue de la conservation des types. Voilà
pourquoi enfin une oeuvre sociale quelconque ayant un caractère à soi plus ou
moins marqué, un produit industriel, un vers, une formule, une idée politique
ou autre apparue un jour quelque part dans le coin d'un cerveau, rêve comme
Alexandre la conquête du monde, cherche à se projeter par milliers et millions
d'exemplaires partout où il y a des hommes, et ne s'arrête dans ce chemin que
refoulée par le choc de sa rivale non moins ambitieuse. Les trois principales
formes de la répétition universelle, l'ondulation, la génération, l'imitation, je
l'ai dit ailleurs, sont autant de procédés de gouvernement et d'instruments de
conquête qui donnent lieu à ces trois sortes d'invasion physique, vitale,
sociale : le rayonnement vibratoire, l'expansion génératrice, la contagion de
l'exemple.
L'enfant naît despote : autrui pour lui, comme pour les rois nègres, n'existe
que pour le servir. Il faut des années de châtiment et de compression scolaire
Gabriel Tarde (1893), Monadologie et sociologie 51
pour le guérir de cette erreur. On peut dire que toutes les lois et toutes les
règles, la discipline chimique, la discipline vitale, la discipline sociale, sont
autant de freins surajoutés et destinés à contenir cet appétit omnivore de tout
être. En général nous en avons peu conscience, nous, hommes civilisés, tyrannisés
dès notre maillot. Écrasée dans l'oeuf, notre ambition avorte, mais combien
faut-il qu'elle soit profonde pour qu'à la moindre fissure de nos digues
habituelles, et malgré tant de siècles de compression héréditaire, elle éclate
encore ça et là dans l'histoire en saillies telles que César ou Napoléon ler !
Se heurter à sa limite, à son impuissance constatée : quel choc affreux
pour tout homme et, avant tout, quelle surprise ! Il y a, certes, dans cette prétention
universelle de l'infiniment petit à l'infiniment grand, et dans le choc
universel et éternel qui en résulte, de quoi justifier le pessimisme. Pour un
développement unique, des milliards d'avortements ! Notre notion de la
matière traduit bien ce caractère essentiellement contrariant du monde qui
nous environne. Les psychologues ont dit vrai, plus vrai qu'ils ne supposaient ;
la réalité extérieure n'est pour nous que par la propriété qu'elle a de nous
résister, résistance non seulement tactile d'ailleurs, par sa solidité, mais visuelle
par son opacité, mais volontaire par son indocilité à nos voeux, mais intellectuelle
par son impénétrabilité à notre pensée. Quand on dit que la matière
est solide, c'est comme si l'on disait qu'elle est indocile ; c'est un rapport d'elle
à nous et non d'elle à elle, malgré l'illusion contraire, que nous spécifions de
la sorte, aussi bien par le premier attribut que par le second.
Y a-t-il à espérer de l'avenir un remède à cet état de chose ? Non, si nous
en croyons les inductions que nous suggère l'exemple de nos sociétés ;
l'inégalité s'accroîtra de plus en plus entre les vainqueurs et les vaincus du
monde. La victoire des uns et la défaite des autres deviendront chaque jour
plus complètes. En effet, une des marques les plus certaines du progrès de la
civilisation chez un peuple est que les grandes renommées, les grandes entreprises
militaires ou industrielles, les grandes réformes, les réorganisations
radicales y deviennent possibles. Autrement dit, le progrès de la civilisation,
par la suppression des patois et la diffusion d'une seule langue, par l'effacement
des coutumes distinctes et l'établissement d'un même code, par l'alimentation
uniforme des esprits au moyen des journaux plus recherchés que les
livres, et par mille autres traits, consiste à faciliter la réalisation de plus en
plus intégrale, de moins en moins mutilée, d'un plan individuel unique par la
masse entière de la nation. En sorte que des milliers de plans différents qui, à
une phase moins avancée, auraient reçu, concurremment avec l'élu, un commencement
d'exécution, sont voués par là à un étouffement fatal. « À mesure,
dit très bien Stuart Mill (Économie politique), à mesure que les hommes
perdent les qualités du sauvage, ils deviennent plus disciplinables, plus
Gabriel Tarde (1893), Monadologie et sociologie 52
capables d'exécuter des plans concertés d'avance, et sur lesquels ils n'ont pas
été consultés, ou de subordonner leurs caprices individuels à une détermination
préconçue, et de faire séparément la portion qui leur a été assignée dans
un travail combiné. »
À la longue, après des siècles et des siècles, on voit où la suite d'un tel
progrès doit conduire les nations : à un degré de splendeur froide, de pure
régularité qui aura quelque chose de minéral et de cristallin, et contrastera
singulièrement avec la grâce bizarre, avec la complexité toute vivante de leurs
débuts.
Quoiqu'il en soit d'ailleurs, et à nous en tenir aux faits positifs, la formation
de toute chose par propagation à partir d'un point n'est pas douteuse, et
nous y puisons le droit d'admettre des éléments-chefs. M'objectera-t-on la
difficulté de découvrir, parmi le peuple des sujets d'un de ces États stellaires
ou moléculaires, organiques ou urbains que j'imagine, le maître réel, le
fondateur, centre et foyer de ces sphères et de ces rayonnements d'actions
similaires harmonieusement répétées et réglées. C'est qu'en réalité il s'agit ici
de centres et de foyers infiniment multiples, à des points de vue et à des
degrés différents. Pour ne nous attacher qu'aux plus éminents, il existe encore,
dirions-nous, au sein du soleil, l'atome conquérant qui, par son action individuelle
étendue par degrés à toute la nébuleuse primordiale, a rompu l'heureux
équilibre dont celle-ci, nous assure-t-on, jouissait. Peu à peu, son influence
attractive a fait une masse, tandis que, à l'entour de lui, d'autres atomes,
des vassaux couronnés, groupaient séparément à son exemple quelques
fractions de son vaste empire et arrondissaient les diverses planètes. Et, depuis
cette première naissance des temps, ces atomes triomphants, imités par leurs
esclaves attractifs eux-mêmes, ont-ils cessé un instant d'attirer et de vibrer ?
Pour s'être répandu contagieusement dans l'espace illimité, leur pouvoir de
condensation a-t-il diminué ? Non, ses imitateurs ne sont pas ses rivaux seulement,
mais ses collaborateurs.
Quels prodigieux conquérants aussi, que les germes infinitésimaux, qui
parviennent à soumettre à leur empire une masse des millions de fois supérieure
à leur exiguïté ! Quel trésor d'admirables inventions, de recettes ingénieuses
pour exploiter et conduire autrui, émane de ces microscopiques cellules,
dont le génie et la petitesse devraient également nous confondre !
Mais quand je parle de conquête et d'ambition à propos des sociétés
cellulaires, c'est plutôt de propagande et de dévouement que je devrais parler.
Sans doute, tout ceci est métaphorique, mais encore faut-il bien choisir les
termes de ses comparaisons ; et le lecteur voudra bien ne pas oublier non plus
Gabriel Tarde (1893), Monadologie et sociologie 53
que, si la croyance et le désir, dans le sens pur et abstrait où j'entends ces deux
grandes forces, ces deux seules quantités de l'âme, ont l'universalité que je
leur attribue, je fais à peine une métaphore en appelant idée l'application de la
force-croyance à des marques qualitatives internes sans nul rapport pourtant
avec nos sensations et nos images - en appelant dessein, l'application de la
force-désir à l'une de ces quasi-idées - en appelant propagande la communication
d'élément à élément, non pas verbale assurément, mais spécifiquement
inconnue, du quasi-dessein formé par un élément initiateur, - en appelant
conversion la transformation interne d'un élément dans lequel entre, à la place
de son quasi-dessein propre, celui d'autrui, etc. Sous le bénéfice de cette
remarque, poursuivons.
Quand un empire veut s'étendre, il envoie, sur un seul point du globe et
non sur un grand nombre de points à la fois, distants les uns des autres, non
pas un seul homme mais une armée nombreuse qui, après avoir conquis ce
point, tourne ailleurs ses ravages. Quand le chef d'une religion songe à la
répandre, il envoie à tous les points cardinaux, partout où il peut atteindre, des
missionnaires isolés, dispersés, chargés d'annoncer la bonne nouvelle et de
gagner les âmes par la persuasion. Or, je constate que, en cela, les procédés
par lesquels s'opère la propagation des êtres vivants ressemblent à une propagande
apostolique bien plutôt qu'à une annexion militaire. Et si l'on rapproche
cette similitude de cent autres, si l'on observe que chaque espèce vivante,
comme chaque église ou communauté religieuse, est un monde fermé aux
groupes rivaux, et cependant hospitalier, avide de nouvelles recrues, - un
monde énigmatique et indéchiffrable du dehors, où l'on se passe des mots
d'ordre mystérieux, connus des seuls fidèles, - un monde conservateur où l'on
se conforme scrupuleusement et indéfiniment, avec une admirable abnégation,
aux rites traditionnels, - un monde très hiérarchisé où néanmoins l'inégalité ne
paraît point soulever de révoltes - un monde à la fois très actif et très réglé,
très tenace et très souple, habile à se plier aux circonstances nouvelles et
persévérant dans ses vues séculaires ; on se convaincra que je n'abuse point
des libertés de l'analogie en assimilant les phénomènes biologiques aux manifestations
religieuses de nos sociétés plutôt qu'à leur aspect guerrier,
industriel, scientifique ou artistique.
Sous certains rapports, une armée paraît ressembler aussi exactement
qu'un couvent à un organisme. Même discipline, même subordination rigoureuse,
même puissance de l'esprit de corps, dans un organisme et dans un régiment.
Le mode de nutrition (c'est-à-dire de recrutement) est aussi le même,
par intussusception, par incorporation de recrues périodiques, par remplissage
de cadres jusqu'à une certaine limite qu'on ne franchit point. Mais, sous
d'autres rapports non moins importants, la différence est notable : l'enrégiGabriel
Tarde (1893), Monadologie et sociologie 54
mentation transforme et régénère moins le conscrit que l'assimilation vitale la
cellule alimentaire, ou la conversion religieuse le néophyte. L'éducation militaire
ne pénètre point jusqu'au fond du coeur. De là la moindre ténacité, la
moindre durée des organisations militaires. Leurs transformations, même chez
les barbares, sont assez brusques et fréquentes, à moins que leur état ne soit
tout à fait rudimentaire, et dans ce cas leur incohérence défend de les
comparer aux êtres vivants, même les plus simples. Enfin, quand une armée
s'augmente, quand un régiment se reproduit, cette reproduction ne s'opère jamais,
comme celle des vivants, par l'émission d'un élément unique autour
duquel des éléments étrangers viennent se grouper. C'est seulement par scissiparité
qu'un régiment se reproduit ; un soldat ou un officier unique, chargé
tout seul, par hypothèse, de former un corps de troupes dans un pays étranger,
serait dans l'impuissance absolue d'y constituer un peloton de quatre hommes
dont il serait le caporal.
Par ces caractères différentiels, la vie nous apparaît donc comme une
chose respectable et sacrée, comme une grande et généreuse entreprise de
salut, de rédemption des éléments enchaînés dans les liens étroits de la
chimie ; et c'est assurément méconnaître sa nature que de considérer son évolution,
avec Darwin, comme une suite d'opérations militaires où la destruction
est toujours la compagne et la condition de la victoire. Ce grand préjugé
régnant semble confirmé par le spectacle affligeant des vivants qui s'entredévorent
; à voir la griffe d'un chat s'abattre sur une niche d'oiseaux, le coeur
se serre et se prend à maudire l'égoïsme et la cruauté de la vie. Elle n'est
cependant ni égoïste ni cruelle, et, avant de l'accuser ainsi, nous devrions nous
demander s'il n'est pas possible d'interpréter ses actions les plus repoussantes
d'une manière propre à concilier cette horreur avec l'admiration que la beauté
de ses oeuvres nous force à ressentir. Rien de plus facile au point de vue de
notre hypothèse. Quand un être vivant en détruit un autre pour le manger, les
éléments qui composent l'être destructeur se proposent peut-être de rendre aux
éléments de l'être détruit le même genre de service que les fidèles d'une
religion croient rendre aux sectateurs d'un autre culte en brisant leurs temples,
leurs institutions cléricales, leurs liens religieux, et s'efforçant de les convertir
à la « vraie foi ». Ce qui est détruit ici, c'est l'extérieur des êtres, des éléments
doués de foi et d'amour, mais ceux-ci ne sont point immolés. En général, il
faut le reconnaître, c'est la vie supérieure qui absorbe et assimile la vie inférieure,
de même que ce sont les grandes et hautes religions, christianisme,
islamisme, bouddhisme, qui convertissent les fétichistes et non vice versa.
La vie ainsi conçue, ai-je besoin de dire comment on peut concevoir la
conscience et la mort ? J'appelle conscience, âme, esprit, le triomphe passager
d'un élément éternel, qui sorti, par une faveur exceptionnelle, de l'infinitésimal
Gabriel Tarde (1893), Monadologie et sociologie 55
obscur pour dominer un peuple de frères devenus ses sujets, les soumet
quelque temps à sa loi transmise par ses prédécesseurs et légèrement modifiée
par lui, ou marquée à son sceau royal ; et j'appelle mort le détrônement graduel
ou subit, l'abdication volontaire ou forcée de ce conquérant spirituel qui,
dépouillé de tous ses États, comme Darius après Arbelles et Napoléon après
Waterloo, ou comme Charles Quint à Saint-Just et Dioclétien à Thessalonique,
mais bien plus complètement encore remis à nu, rentre dans l'infinitésimal
d'où il est parti, dans l'infinitésimal natal, regretté peut-être, à coup sûr non
invariable, et, qui sait ? non inconscient.
Ne disons donc ni l'autre vie ni le néant, disons la non-vie, sans rien préjuger.
La non-vie, pas plus que le non-moi, n'est nécessairement le non-être ; et
les arguments de certains philosophes contre la possibilité de l'existence après
la mort ne portent pas plus que ceux des sceptiques idéalistes contre la réalité
du monde extérieur. - Que la vie soit préférable à la non-vie, rien, non plus, de
moins démontré. Peut-être la vie est-elle seulement un temps d'épreuves, d'exercices
scolaires et douloureux imposés aux monades qui, au sortir de cette
dure et mystique école, se trouvent purgées de leur besoin antérieur de domination
universelle. Je me persuade que peu d'entre elles, une fois déchues du
trône cérébral, aspirent à y remonter. Rendues à leur originalité propre, à leur
indépendance absolue, elles renoncent sans peine et sans retour au pouvoir
corporel, et, durant l'éternité, savourent l'état divin où la dernière seconde de
la vie les a plongées, l'exemption de tous maux et de tous désirs, je ne dis pas
de tous amours, et la certitude de tenir un bien caché, éternellement durable.
Ainsi s'expliquerait la mort : ainsi se justifierait la vie, par la purgation du
désir... Mais c'est assez hypothétiser. Me pardonnez-vous cette débauche
métaphysique, ami lecteur ?